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Jeudi 20 Juin 2019

INSOLITE - Publié le 08/01/2019 à 11:21


Pour fêter l'Épiphanie, un village portugais laisse ses enfants fumer


AFP

Bravant le froid et le brouillard, Rui, 6 ans, et sa cousine Eduarda, 10 ans, attendent avec impatience l'arrivée du cornemuseur pour sortir un paquet de cigarettes et commencer à fumer sur la place du village, perpétuant ainsi la mystérieuse tradition de la fête des Rois à Vale de Salgueiro, dans le nord-est du Portugal.

L'arrivée du musicien samedi soir, dans ce bourg d'une région de peuplement celtique, marque le début de la fête de l'Épiphanie qui prendra fin à son départ dimanche soir.

Timides, les enfants laissent à leurs parents qui leur ont offert les cigarettes le soin de tenter d'expliquer la coutume. « Moi aussi j'ai commencé à leur âge. Tous les ans je fume les 5 et 6 janvier, mais jamais le reste de l'année », dit Isabel Hermenegildo, la maman d'Eduarda, une fillette brune qui a commencé à fumer avec ses amies dès l'âge de cinq ans.

« C'est comme ça, c'est la tradition d'ici, depuis toujours », conclut l'enseignante de 45 ans, originaire du village de quelque 200 habitants, vivant essentiellement de leurs oliveraies et de leurs vignobles et de la production de charcuteries locales.

Jusque tard dans la nuit de samedi à dimanche, par une température proche de zéro, adultes, adolescents et une poignée d'enfants discutent et dansent joyeusement au son des cornemuses et des tambours. Et quasiment tous fument cigarette sur cigarette.

Rite de passage

« On ne sait ni quand ni comment a commencé cette tradition, mais nous avons un habitant âgé de 101 ans qui dit que c'était déjà comme ça du temps de ses parents à lui », dit le maire du village, Carlos Cadavez. « Nous pensons qu'au départ c'était lié à l'émancipation des garçons à l'approche de l'adolescence », poursuit le postier de 45 ans, qui autorise sa fille aînée à fumer depuis l'âge de neuf ans.

« Les gens du village savent que le tabac est mauvais pour la santé, c'est juste un rite de passage », souligne José Ribeirinha, un journaliste qui a écrit un livre sur cette tradition, et dont le père est originaire de Vale de Salgueiro.

« Cette coutume fait partie d'un ensemble plus vaste de festivités liées au solstice d'hiver et, comme pour Carnaval, il y a une sorte de suspension des règles » en vigueur le reste de l'année, précise-t-il.

Depuis une quinzaine d'années, les médias locaux suscitent régulièrement la polémique sur cette pratique mais la population, unanime, rejette les jugements extérieurs. Ce week-end, Julia Rodrigues, la maire de Mirandela, chef-lieu de la région, s'est rendue sur place pour tenter amicalement de dissuader les enfants de fumer, en vain.

« Les images d'enfants cigarette à la bouche sont choquantes, mais nous n'arriverons pas à faire de la prévention antitabac en allant contre les gens et leurs traditions », confie-t-elle, résignée.

Vin et graines de lupin

Ignorant les critiques, les festivités vont bon train, conduites par le « roi » ou « majordome », un jeune homme chargé d'embaucher les musiciens et aller de porte en porte offrir du vin dans une calebasse et des graines de lupin cuites.

Cette année, la tâche a été confiée à Gabriel Setas, un électricien de 23 ans qui vit en Suisse mais retourne régulièrement dans son village natal. « Cette fête a une part de mystère, mais les enfants qui fument ne sont qu'une partie de la tradition. C'est surtout l'occasion pour le village de se rassembler dans la joie comme on le faisait déjà du temps de ma grand-mère, qui a 97 ans », témoigne-t-il, coiffé d'une couronne décorée de bijoux en or prêtés par les villageois et de rubans rouges et blancs.

La tradition veut qu'il désigne son successeur en lui remettant sa couronne et son sceptre orné d'une orange en pleine messe de l'Épiphanie, avant de défiler à ses côtés en procession à travers le village en brandissant une image de Saint Étienne, premier martyr de l'Église catholique.

« Il y a dans cette région du Portugal plusieurs fêtes des garçons célébrées peu après Noël vouées à Saint Étienne, que les gens d'ici associent à la jeunesse », explique le curé Júlio Gomes.  

Le mélange de rites d'origine païenne à la liturgie catholique lui semble tout à fait « normal ». Ce prêtre de 35 ans, tout juste arrivé dans la paroisse, trouve en revanche « un peu étrange » d'autoriser les enfants à fumer.

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